vendredi 23 septembre 2011

Mes huit ans…

Deux par deux on s’attaque aux interminables rangs de vignes. On m’a jumelée avec Pedro, le plus jeune des deux Portugais. Pedro je l’aime bien comme coéquipier. D’abord, il ne parle pas, et ça me plaît parce qu’alors je peux penser et me perdre en sachant que je ne serai pas interrompue. Et puis, lorsque nos mains écartent les branches effeuillées, la lumière du soleil se glisse par cette ouverture, fait briller la peau luisante de son front, de ses pommettes, de ses lèvres rouges et alors ses yeux, bleus ou verts, mais riches, brillent comme des pierres précieuses. C’est joli.

Il n’y a plus de temps.

Je coupe les grappes. Lorsqu’on me dit : « On arrête! On va manger! » j’arrête de couper les grappes.

Pour déjeuner je prend le sac qu’on m’a préparée à la cantine du lycée de La Brie – et pour l’obtention duquel je me suis bien appliquée à attirer la pitié de Madame Chantale – et je m’éclipse sous un arbre qui ressemble à un saule pleureur. Dans ma bouteille d’eau Cristalline j’ai tiré du vin qu’ils nous mettent sur la table du déjeuner, les proprios. Il sent bon. Il est sûrement très jeune, avec pas grand-chose en bouche, mais avec des effluves fraîches de mûres, de cassis. Je crois que c’est du merlot parce que c’est toujours du merlot quand je vois des graines rouges entre les vignes de Sémillon ou de Muscadelle.

Christian, qui nous supervise aux rangs, m’a apportée les bottes de fermière de sa femme ce matin. Le matin c’est très humide, avec la bruine qui s’étend sur tout Bergerac. Après déjeuner, par contre, la sueur perle sur mon front et dans mon dos sous les trente degrés Celsius et le soleil qui tape fort sur les mollets et la nuque.

« Dis, Christian, tu m’apportes une casquette lundi? »

Cela dit, ma facilité avec les langues étrangères me fait oublier mon accent en ce pays cousin. Alors quand Christian annonce : « On coupe tout, là! », je m’exclame, à la suite de mes compatriotes français : «  Chouette! »

À cinq heures trente on « débauche », comme ils disent, on retourne aux voitures. Alors je grimpe sur le nez du tracteur, pattes devant, le métal chaud, vrombissant sous les fesses, le ronronnement du moteur, l’odeur du raisin fermenté, l’odeur de la machinerie, le jus de raisin qui colle le pollen sur mes jambes l’après-midi et qui salit mon tablier carotté bleu… Je vois le duvet blondir sur mes bras brunis et j’imagine mes boucles retrouver leur doré de mes huit ans. Je souris, béate. Ils sont tout près, mes huit ans…

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