mercredi 21 septembre 2011

LES VENDANGES

Première journée de travail.
8.10. Le père Lajonie m’embarque à bord de son camion crasseux à l’entrée des résidences de La Brie.
La route vers les plantations de Pomport sillonne entre les crêtes et les creux du sol bordelais,  nous plonge dans la brume matinale pour nous en retirer aussitôt gravi le plateau inondé de soleil. C’est agréable être trimballée dans un camion poussiéreux, c’est mes souvenirs, c’est mon enfance.
Le père Lajonie m’a apportée le tablier de sa femme pour ne pas me salir à l’ouvrage : « Elle est forte, ma femme, ça va peut-être être grand pour toi… ». Je nage dans ce drap carotté bleu pâle, mais j’ai toujours adoré porter des vêtements affreux alors je l’adopte. Et puis il y a une poche pour mettre mon ciseau.
Pour le Monbaziliaque, c’est du Sémillon qu’on récolte. On ne coupe les grappes que lorsqu’elles sont affectées de moisissure en majorité, ce qui rend le raisin tout poussiéreux, ratatiné et gorgé de sucres. Je goûte le raisin doré, juteux, le raisin ratatiné, délicieusement sucré, puis le raisin moisi - souhaitant ne pas être malade.
La matinée passe très rapidement, mais entre chaque réflexion nécessitée par mon travail : « je coupe ou pas? », des pensées anxieuses rebondissent dans ma tête.
Pour déjeuner, je n’ai qu’une pomme, parce que la dame qui tient les résidences est cinglée aussi et refuse de me faire un panier pour emporter le matin : « Ah non, c’est pas possible, hen… » Ça va, on connaît la chanson. Le père Lajonie m’embarque à nouveau dans le camion crasseux, un autre vieux monsieur grimpe à l’avant, Laurent, un employé de la famille, se fait trimballer dans le compartiment arrière et on resillonne jusqu’au vignoble Lajonie. Ils m’assoient à leur longue table de fermiers et les femmes servent le déjeuner. La pièce est simple et poussiéreuse, cuisine-salle-à-dîner-salon : sur la chaise berçante le chien dort, dans le coin une petite télévision diffuse les nouvelles de France.
Laurent me fait penser à mon frère. Il a des yeux doux et intelligents. On a envie d’être près de lui. Il me pose quelques questions sur mes voyages et décide que ça donne envie de faire pareil.
Après sept heures de travail, la sueur perle sur ma lèvre supérieure, mes mains sont noires de sucre et de moisissure, le jus de raisin a coulé sur mes jambes et le sucre y a attiré un tas de saloperies : poussière, pollen… du moins ça camoufle le poil! (difficile de trouver un salon d’épilation entre les vignes de Bergerac et Pomport)
Après sept heures à prendre des raisins entre mes doigts, à sentir le soleil sur ma peau et à respirer les effluves de la fermentation mêlées à celles, apaisantes, de la sueur du père Lajonie, je me rends compte que les pensées anxieuses se sont dissipées. Je me sens bien.

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