Cette femme elle s’appelle Georgette. Cette femme, sans que je n’aie rien espéré, s’est effeuillée devant moi ce matin, comme un paquet de feuilles séchées, comme ces paquets de feuilles de tabac qu’ils roulaient à l’automne lorsqu’elle était petite, pour aller vendre à l’usine…
Cette femme a au creux de son visage deux petits yeux bien plantés, deux yeux muets, qui sans prévenir se sont montrés si bleus, avec des gouttes de mer, des larmes d’amertume, des larmes de vie, qui ont coulé sur la peau pour s’y faire aussitôt enlever d’un revers de la main : « … mais regarde c’que j’suis est bête! »
Comme ça, comme une fenêtre à volets, elle s’est ouverte, comme ça. Je suis restée surprise.
Un jour de vieillesse Georgette on lui a reprochée d’être dure. Un reproche sur une vie. Un reproche sur les parents, sur les misères, sur les croyances, sur un combat, sur les apprentissages, sur les réactions, sur les réponses. Un reproche sur toute une vie.
Elle a été élevée chez sa tante dès sa plus jeune enfance.
Petite, on avait accueilli chez elle – chez sa tante, une famille lors des premiers remuements de la seconde guerre mondiale. En souvenir elle n’avait gardé qu’un polichinelle. Comme elle n’en avait aucun autre de toute façon, c’est ce polichinelle qu’elle cajolait un matin où sa tante, énervée, l’avait trouvée dans sa chambre pour l’envoyer à l’ouvrage, au champ, ce polichinelle qu’elle avait balancé au feu sans plus d’émotion. La petite s’en est allée au champ.
Un jour de vieillesse Georgette on a dit d’elle « Ce qu’elle est seule, cette femme… ». À nouveau le reproche, le pire, celui qu’on se fait à soi-même. Alors ça paraît tant que ça…?
Femme, elle a eu d’un homme trois enfants. Au troisième, l’homme s’en est allé sans oublier d’emporter le coffre d’habits d’enfant, ceux qui ne serviront non pas au bébé qu’il laissait derrière, mais à celui qu’il venait d’enfanter dans le ventre de sa maîtresse.
Mère, elle s’est trouvée le matin à servir le petit-déjeuner aux enfants du médecin, à y jouer la gouvernante, la secrétaire, l’infirmière, pour trente ans comme ça auprès du médecin et de ses enfants, pour payer la gardienne chez qui elle laissait les siens au lever du jour. Pas un sous de l’homme, du père, pas un mot, pas un regard de celui qui l’a trahie.
Mère, elle a mis en garde ses filles contre l’amour, le beau-parleur, l’abandon.
Georgette je lui ai trouvé des yeux d’enfant, de femme, de mère, de grand-mère. Des yeux qu’il faut apprivoiser, doucement, parce qu’ils ont eu mal et que toujours ils auront peur d’avoir mal.
Dans le jardin elle m’a fait goûter les petites figues mauve foncé, celles qui ont ratatiné et qui du coup sont plus sucrées. Dans la cuisine elle a pigé au fond du tiroir à noix des noix de tous les âges, des noix du noyer du jardin, en a fait un amoncellement d’enveloppes cassées sur le comptoir, la noix noire et surie, la noix jeune et amère, la noix douce, sucrée, à point.
Dans le jardin elle a porté mes vêtements fraîchement lavés et ensemble nous les avons accrochées à la corde. Jusqu’au dernier morceau elle ne m’a pas quittée, Georgette, parce que c’est une femme qui toute sa vie a donné.
Bon texte!
RépondreSupprimerÇa fait un bout de temps que tu as rien publié d'ailleurs petite cousine!